« Le véritable art ne se construit pas uniquement avec le talent, mais avec l’audace de dire ce qui ne se dit pas »
À la croisée de l’intime et de la création, Driss Roukh livre, dans cet entretien, une réflexion profonde sur son parcours artistique et sa vision de l’art. Entre quête de soi, exigence d’authenticité et regard lucide sur le cinéma et le théâtre marocains, l’acteur et réalisateur que nous avons rencontré au centre culturel de Beni Mellal revient sur les ressorts de son engagement créatif, l’influence déterminante de sa mère et la portée de son œuvre « Jrada Malha ». Un échange dense et introspectif, où l’art apparaît moins comme une pratique que comme une nécessité vitale et un acte de résistance.
ALM :comment ont été vos débuts artistiques ?
Driss Roukh :mes débuts n’ont pas été un événement à dater, mais une transformation à vivre. Comme si quelque chose en moi s’était brisé pour laisser place à autre chose. Je ne suis pas entré dans l’art par sa porte, j’y suis plutôt passé par les fissures de la vie, par ces moments où les mots échouent et où l’expression devient une nécessité plutôt qu’un choix. Je cherchais à me découvrir, et j’ai réalisé que l’art n’était pas un chemin que je suivais, mais le chemin qui me traversait.
On dit que vous aimez beaucoup les dessins animés . Pourquoi ?
Je n’ai pas découvert le dessin, j’ai découvert moi-même à travers lui. Le dessin n’était qu’un médium, un pont entre moi et cet espace invisible qu’on appelle imagination. Le dessin a des limites, l’imaginaire, lui, est un acte de liberté. Il permet de recréer le monde tel qu’il devrait être, et non tel qu’on nous a imposé de le voir. Je traversais l’image pour atteindre le sens, et j’ai compris que le plus grand chez l’homme n’est pas ce qu’il voit, mais ce qu’il est capable d’imaginer.
Driss est-il une personne rebelle ? Comment et pourquoi ?
Si la rébellion consiste à refuser de vivre une vie qui ne me ressemble pas, alors je suis rebelle. Cependant, ma rébellion n’est pas un affrontement bruyant ; c’est un retrait conscient de tout ce qui ne correspond pas à ma vérité. Je ne me rebelle pas contre le monde, mais contre la version de moi que le monde souhaite. Ma rébellion consiste à être authentique, et dans notre époque, l’authenticité est un acte de résistance.

Quel rôle a joué votre défunte mère dans votre parcours artistique ?
La mère n’est pas un détail de l’histoire, elle est toute l’histoire. C’est la racine d’où je tire ma stabilité, la lumière qui me guide lorsque je me perds. Elle n’a pas été seulement un soutien, mais un miroir où j’ai pu entrevoir mon meilleur potentiel. C’est elle qui m’a appris que la force ne réside pas dans la rigidité, mais dans la capacité à continuer malgré les blessures. Et dans ses prières, je trouvais ce qui ne peut s’enseigner.
Quel est le secret de votre réussite en tant qu’acteur et réalisateur ?
Je ne crois pas à la notion de “succès” telle qu’on la mesure, je crois uniquement à la sincérité. Lorsque je me tiens devant ou derrière la caméra, je ne cherche pas une performance parfaite, mais un moment authentique, un moment où je sens que je ne joue pas, je vis. Pour moi, l’art n’est pas un métier que l’on maîtrise, c’est un état dans lequel je me fonds. Lorsque la barrière entre moi et ce que je produis disparaît, l’œuvre cesse d’être un simple produit pour devenir un impact. Et l’impact ne se mesure pas, il se ressent.
Pourriez-vous nous parler de l’histoire de « Jrada Malha »
« Jrada Malha » n’est pas une histoire, c’est un écho. Écho de voix qui ne parviennent pas, de douleurs inexprimées, d’êtres vivants en marge comme s’ils n’étaient pas faits pour être vus. Je ne voulais pas raconter une histoire, mais ouvrir une plaie, une plaie qui nous pousse à réévaluer notre humanité. C’est une tentative pour nous faire écouter, non seulement pour comprendre, mais pour ressentir, car le ressenti est la première étape du changement.
Que pensez-vous du théâtre et du cinéma marocains ?
Nous sommes dans un espace entre rêve et réalisation. Une conscience se forme, une voix cherche à trouver son langage propre, loin de la simple imitation. Mais le chemin reste long, car le véritable art ne se construit pas uniquement avec le talent, mais avec l’audace de dire ce qui ne se dit pas. Ce que nous possédons aujourd’hui, c’est le potentiel, et le potentiel est une promesse, mais pas encore un accomplissement. Pourtant, il y a une chose qui me rassure : le Maroc dispose de jeunes créateurs et d’une énergie artistique prête à transformer ce potentiel en réalité. Cet art, malgré tout, demeure en quête de son âme… et celui qui cherche finit par atteindre.
Propos recueillis par SAID FRIX ALM

Félicitations Ssi Said