Le discours royal prononcé à l’occasion de l’ouverture de la première session de l’année législative constitue un moment constitutionnel solennel, qui encadre la vie politique du Royaume et lui confère une orientation générale. Conformément à l’article 65 de la Constitution de 2011, Sa Majesté le Roi procède à l’ouverture du Parlement, réaffirmant ainsi le rôle de l’institution monarchique en tant que garante de la continuité de l’État et guide suprême des politiques publiques et législatives.
Le discours du 10 octobre 2025 s’inscrit dans un contexte national et international complexe, marqué par l’interaction entre les défis du développement social, économique et territorial, et des mutations profondes d’ordre climatique et sociétal. Il intervient également dans un climat de fortes attentes citoyennes en matière de justice et de bonne gouvernance. Ce discours royal constitue, à ce titre, l’aboutissement d’une série d’orientations formulées depuis le dernier discours du Trône, dans lequel Sa Majesté avait appelé à accélérer la marche du « Maroc émergent » et à lancer une nouvelle génération de programmes de développement territorial, en soulignant que le Maroc de demain ne saurait avancer à deux vitesses : celle des régions favorisées et celle des territoires vulnérables.
Ainsi, le discours renouvelle les fondements de la pratique politique marocaine, en opérant un passage du stade de l’orientation à celui de la réalisation, du principe des programmes à celui des résultats, et d’une logique centralisée à une dynamique territoriale de développement.
La structure normative du discours : de l’orientation morale au contrat de réalisation
Le discours royal de 2025 revêt une portée normative claire, combinant à la fois les dimensions constitutionnelle, morale et politique. Sa Majesté a rappelé aux membres de la Chambre des représentants leurs responsabilités en matière de législation, de contrôle et d’évaluation des politiques publiques, en insistant sur le fait que la dernière année du mandat parlementaire n’est pas une période d’attente, mais une occasion d’achever les grands chantiers législatifs avec engagement et sérieux.
Le discours adresse également un appel explicite à la réhabilitation de la dimension éthique de l’action politique, en invitant les élus à privilégier l’intérêt général sur les considérations partisanes étroites, et à associer l’action parlementaire aux valeurs de probité et de responsabilité. Sa Majesté a souligné l’importance de la communication institutionnelle, considérée comme une responsabilité partagée entre le Parlement, les partis politiques, les médias et la société civile.
Cette conception fait du discours royal un véritable « contrat de réalisation », transformant la relation entre l’État et la société d’une logique verticale, fondée sur la direction et l’information, à une logique horizontale de partenariat et de responsabilité mutuelle.
La justice sociale et territoriale comme choix stratégique de l’État
Le discours royal de 2025 consacre la justice sociale et territoriale comme piliers stratégiques du développement global. Celles-ci ne sont pas perçues comme un slogan conjoncturel ou une revendication électorale, mais comme un choix national exprimant l’essence du projet sociétal marocain. La justice, telle que définie dans le discours, ne se limite pas à une répartition équitable des richesses, mais implique la participation de tous à leur production et à leur bénéfice, dans le respect du principe d’égalité des chances.
Cette vision traduit une évolution profonde de la pensée du développement au Maroc, passant d’un modèle centralisé, dominé par la décision administrative, à un modèle territorial participatif reconnaissant la capacité des régions et des collectivités à concevoir des solutions locales adaptées à leurs besoins. Elle redéfinit le rôle de l’État central, non plus comme unique acteur de la dynamique de développement, mais comme coordinateur, facilitateur et accompagnateur des initiatives territoriales.
En outre, l’insistance sur la justice territoriale réaffirme que le développement national ne peut être réalisé sans un développement local équilibré, et que la stabilité sociale dépend d’une justice spatiale tangible.
La transformation de la philosophie du développement territorial
L’axe consacré au développement territorial prolonge les orientations du discours royal de 2021 sur le nouveau modèle de développement, mais en lui conférant une dimension plus opérationnelle. Le Roi y précise les contours d’une nouvelle génération de programmes axés sur la rapidité, l’impact et la mesure des résultats.
Le changement attendu dans l’action publique ne réside plus seulement dans l’augmentation des investissements, mais dans la transformation des mentalités et des modes de gestion. La « culture de la réalisation » prônée par Sa Majesté repose sur une connaissance fine du terrain, l’usage du numérique comme outil de planification et de suivi, et le lien entre responsabilité et performance. Le citoyen, rappelle le discours, n’attend plus des promesses, mais des résultats concrets qui améliorent son quotidien.
Les priorités identifiées concernent notamment le soutien à l’entrepreneuriat local, la création d’emplois pour les jeunes, la promotion de l’éducation et de la santé comme leviers de dignité sociale, ainsi que la mise à niveau des territoires ruraux afin de renforcer la complémentarité entre villes et campagnes. Le discours royal se présente ainsi comme une véritable feuille de route pour une nouvelle étape de réforme, fondée sur l’efficacité plutôt que sur la quantité, et sur les résultats plutôt que sur les intentions.
Le développement des zones fragiles : montagnes et oasis comme exemples
Le discours de 2025 accorde une attention particulière à la justice territoriale, en appelant expressément à une révision des politiques de développement des zones montagneuses et oasiennes, qui représentent près de 30 % du territoire national. Bien que riches sur les plans naturel et culturel, ces régions continuent de souffrir d’une fragilité structurelle et d’un déficit en infrastructures.

Sa Majesté a plaidé pour une politique publique intégrée, respectueuse des spécificités géographiques et sociales de ces territoires, et fondée sur la valorisation de leurs atouts économiques, touristiques et environnementaux. Cette approche s’inscrit dans le cadre du principe de solidarité territoriale, qui fait de l’équité spatiale une condition de l’unité nationale intégrée, et non un simple choix de développement.
Cette orientation témoigne d’une conscience royale aiguë du fait que la réduction des disparités régionales constitue la véritable garantie de la cohésion sociale et que le développement ne peut être qualifié de global s’il ne parvient pas à intégrer les zones marginalisées avec la même attention que les pôles urbains majeurs.
Le développement durable des zones côtières comme enjeu stratégique
Dans une perspective globale de développement intégré, le discours royal met également l’accent sur les zones côtières, en insistant sur l’application effective de la loi sur le littoral et du plan national du littoral. Le Maroc, avec plus de 3 500 kilomètres de côtes, dispose d’un potentiel considérable dans l’économie bleue, mais son exploitation doit s’inscrire dans un équilibre entre impératifs économiques et préservation de l’environnement.
Cet appel à la durabilité traduit une approche environnementale avancée, qui place la préservation écologique au cœur des politiques publiques et non comme un luxe ou un supplément législatif. Le littoral est à la fois un espace économique prometteur et un écosystème fragile nécessitant une gouvernance rigoureuse et une vigilance environnementale constante.
L’extension des centres ruraux et la valorisation du territoire
L’accent mis sur le développement des centres ruraux marque une évolution notable de la pensée territoriale marocaine. Le discours royal invite à considérer ces espaces comme des pôles capables d’accueillir la croissance urbaine et de fournir des services de base aux populations. Plutôt que de marginaliser le monde rural, Sa Majesté propose de le transformer en moteur du développement équilibré, à travers la création de centres émergents combinant identité rurale et fonctions urbaines.
Cette vision vise à instaurer une complémentarité harmonieuse entre ville et campagne, en rapprochant les services administratifs, sociaux et économiques des citoyens, et en garantissant des conditions de vie dignes sans nécessité d’exode vers les grandes villes. Elle consolide ainsi une justice territoriale dynamique, liant le territoire à l’humain et renforçant le sentiment d’appartenance locale.
La culture du résultat et la numérisation comme leviers de performance publique
L’un des aspects les plus marquants du discours de 2025 est la mise en avant de la performance, de la productivité et de la lutte contre les pratiques dilatoires. Sa Majesté le Roi a affirmé que l’époque des politiques publiques non mesurées par leurs impacts est révolue, et que la prochaine étape sera celle de la mesure et de l’évaluation.
L’appel à l’usage des technologies numériques et à l’exploitation des données de terrain marque le passage d’une logique administrative à une logique d’analyse stratégique, où la numérisation devient un outil de gouvernance et de transparence. Cette vision s’accompagne d’une culture de l’évaluation continue et de la corrélation entre financement public et performance, faisant de la réforme administrative un véritable levier de développement.
La dimension politique et diplomatique du discours
Le discours royal redéfinit également la portée du travail politique dans ses dimensions nationale et diplomatique. Sa Majesté a salué la diplomatie parlementaire et partisane comme prolongement naturel de la diplomatie officielle dans la défense des causes nationales, en appelant à une meilleure coordination et à une complémentarité renforcée entre les institutions.
Ce volet politique souligne que la réforme intérieure est indissociable du positionnement international du Royaume, et que la conscience de l’unité nationale constitue une condition essentielle à la poursuite des réformes. Le Roi demeure, comme dans l’ensemble de ses discours, le garant de la cohérence stratégique du pays et l’arbitre entre les acteurs politiques, dans un esprit de stabilité et d’équilibre.
Conclusion
Le discours royal prononcé à l’ouverture de l’année législative 2025 incarne une évolution majeure dans la philosophie de l’action publique au Maroc. Il opère une transition du registre de la planification à celui de la réalisation, et des contraintes conjoncturelles aux engagements durables. Sa Majesté y jette les bases d’un nouveau contrat social et territorial reposant sur trois piliers essentiels : la justice globale, l’efficacité opérationnelle et la responsabilité éthique.
En appelant à l’accélération du développement territorial, à la mise en œuvre des lois environnementales et à l’élargissement des centres ruraux, le discours trace les contours d’un Maroc équilibré, où le progrès se mesure à la capacité de l’État à servir le citoyen et à traduire les politiques publiques en réalités concrètes. Ainsi, la réalisation devient le critère de la légitimité politique, la transparence le fondement de la confiance, et l’action publique l’incarnation des valeurs coraniques rappelées par Sa Majesté en conclusion de son discours .
Dr Mhamed Aqabli professeur des Universités et président de la commune territoriale d’Aguelmous
