« Il ne s’agit pas seulement d’écouter la musique gnaouie, mais de la vivre, de la ressentir physiquement et spirituellement. La danse, souvent circulaire et répétitive, accompagne les rythmes et participe à l’état de transe collective. »
Gnaoua est un état d’esprit et une tradition héritée de père en fils. Dans cet entretien ,Zakaria Allali nous fait part de la dimension artistique et sociale de l’art gnaoua qui est un patrimoine marocain, un univers spirituel, rituel et esthétique profondément enraciné dans l’histoire sociale du pays.
ALM : parlez-nous des débuts de votre parcours artistique gnaoui ?
Zakaria Allali : en tant qu’artiste et maalèm gnaoui , âgé de 32 ans, j’ai commencé mon parcours artistique gnaoui en 2006 lorsque j’étais à Casablanca. A cette époque, je jouais déjà de la guitare basse au sein d’un groupe appelé Djama blanca avec les enfants de l’ancienne médina. Quelques années plus tard, j’ai déménagé à la ville de Fquih Ben Salah où j’ai donné naissance à mon groupe gnaoua Marsa . Et auparavant, nous avons créé une association en 2012, appelée l’Association Jeunesse de Demain pour la Culture et le Développement Social, et nous avons fondé un groupe lié à cette association. Nous sommes le seul groupe de la région de Beni Mellal-Khénifra à se consacrer à l’art gnaoui, qui est désormais reconnu à l’échelle mondiale par l’UNESCO. Nous avons cherché à raviver cet héritage marocain et à faire découvrir cet art, qui était jusqu’alors présent principalement à Essaouira, Agadir, Casablanca et Marrakech, et nous avons, grâce à Dieu, réussi à bâtir une large base de fans.
Avez-vous participé à des festivals ?

Nous avons participé à de nombreux festivals, tels que « mille Faras wa Faras », des éditions 17 à la vingt-deuxième , le Festival International de Théâtre « Noun », le Festival du Cinéma de Khouribga, le Festival de Boujaad et à d’autres festivals organisés par la direction régionale de la Culture. Par la suite, nous avons décidé d’organiser notre propre festival à Fquih Ben Salah, et nous sommes le seul groupe de la région de Beni Mellal-Khénifra à se consacrer à l’art gnaoui.
Qu’en -est – il des instruments de musique , des paroles , des danses gnaouis… ?
En ce qui concerne les instruments modernes que nous utilisons, il y a le guembri, la guitare basse, le hajhouj… et nous avons deux groupes, un groupe traditionnel que je dirige moi-même et un groupe appelé Gnaoua Marsa, qui pratique la fusion, avec notamment la guitare basse et le piano…. Chaque groupe se produit sur demande,. En ce qui concerne les paroles des chansons, elles sont anciennes, venues d’Afrique, et les textes sont souvent traduits par de nombreux artistes gnaouis au Maroc. Les thèmes restent les mêmes chez les gnaouis, mais nous y apportons une fusion et une nouvelle approche, avec des instruments modernes, transformant ainsi la musique ancienne en quelque chose de moderne. La musique gnaouie est indissociable de la spiritualité. Elle est traditionnellement pratiquée lors de cérémonies rituelles appelées lila ou derdeba, des veillées nocturnes destinées à invoquer les mlouk (esprits ou entités symboliques) afin de purifier l’âme, soigner des troubles psychiques ou physiques et rétablir l’harmonie entre l’individu et le monde invisible. Dans ce contexte, la musique devient un langage sacré, un moyen de communication entre le visible et l’invisible. Les instruments traditionnels sont emblématiques de cet art. Le guembri (ou hajhouj), instrument à trois cordes fabriqué en bois et en peau de chameau, produit un son grave et profond qui constitue l’ossature mélodique de la musique gnaouie. Les qraqeb (castagnettes métalliques) marquent le rythme avec une pulsation puissante et répétitive, tandis que le tambour tbel est utilisé notamment lors des processions d’ouverture. Le répertoire gnaoui se compose de chants en arabe dialectal, en amazigh et en langues africaines anciennes. Les textes évoquent la quête de liberté, la dévotion à Dieu, aux saints et aux esprits protecteurs. Chaque couleur, chaque rythme et chaque mélodie est associé à un mlouk spécifique, reflétant une symbolique complexe où musique, danse et costume forment un tout indissociable. Cette richesse symbolique confère à l’art gnaoui une profondeur rare. Il ne s’agit pas seulement d’écouter la musique, mais de la vivre, de la ressentir physiquement et spirituellement. La danse, souvent circulaire et répétitive, accompagne les rythmes et participe à l’état de transe collective.
Pourquoi avez-vous choisi le style gnaoui ?
Nous l’avons choisi parce qu’il est spirituel et très apprécié. L’art gnaoui occupe une place singulière dans le patrimoine culturel marocain. Bien plus qu’un simple genre musical, il constitue un univers spirituel, rituel et esthétique profondément enraciné dans l’histoire sociale du pays. Héritée des populations subsahariennes amenées au Maroc à partir du XVIᵉ siècle, la culture gnaouie s’est progressivement intégrée au tissu marocain, donnant naissance à une tradition originale où se mêlent musique, danse, chant, croyances spirituelles et pratiques thérapeutiques. Notez qu’à la ville de Fquih Ben Salah , nous enseignons l’art gnaoui , le solfège , la musique gnaouie , la guitare électrique , l’enregistrement sonore , le patrimoine gnaoui… aux enfants et organisons également des ateliers de formation dans le centre d’ouverture de Fquih Ben Salah… L’art gnaoui est une musique de mémoire et de résistance, un espace de spiritualité et de liberté, mais aussi un pont entre les cultures. À travers ses rythmes envoûtants et ses chants chargés d’histoire, il raconte le parcours d’hommes et de femmes qui ont transformé la souffrance en création, et la musique en un acte de guérison et de partage. Au Maroc, la musique gnaoua demeure ainsi l’un des symboles les plus forts de la diversité culturelle et de la richesse du patrimoine immatériel national.
Propos recueillis par SAID FRIX ALM
